le fabuleux tableau d'Ernest MEISSONIER (1815-1891)


C'est la charge des cuirassiers de Nansouty à Friedland (14 juin 1807), passant devant Napoléon et son état-major. A gauche les quatre chasseurs à cheval constituant l'avant-garde réglementaire de Sa Majesté, quand elle est en campagne. Comment pourrait-on mieux exprimer l'enthousiaste abnégation, mise au service de la Nation française, des cavaliers de la Grande Armée?
A propos de Meissonier, voici un extrait de mon livre "Complicité au Galop" qui lui est consacré:
Philippe aime les arts en général, et son goût pour l’équitation n’est que l’une des facettes de cette sensibilité à toutes les expressions de l’esthétique. Le cheval, sa morphologie, ses attitudes, le cavalier, son style, ses gestes, ses costumes, le matériel, la beauté des cuirs, celle des bronzes des cuivres ou des métaux nickelés, sont des sources d’inspiration qui alimentent depuis toujours l’imagination des peintres ou des sculpteurs.
Parmi tous les créateurs pour lesquels il éprouve une admiration particulière, Ernest Meissonier (1815-1891), un artiste connu surtout pour ses illustrations de la Comédie humaine, oublié aujourd’hui mais adulé sous le second empire, établit à son avis le lien le plus parfait entre son amour du cheval et celle de l’expression picturale. Deux de ses tableaux ont mieux que d’autres frappé son imagination.
Le premier, il l’avait découvert dès son enfance dans un album retraçant les campagnes napoléoniennes. C’était un vieux livre, un prix de fin d’année scolaire gagné par son père. Avec son frère, le soir, sur leur lit, ils l’ouvraient avec gourmandise pour découvrir le spectacle des grandes batailles illustrées par différents maîtres du XIXe siècle, mais au centre, une double page reproduisant en noir et blanc une scène de Friedland (1807), le salut à l’Empereur d’un régiment de cuirassiers, sabre au clair, partant pour une charge au galop, méritait plus que les autres leur attention et leurs commentaires admiratifs. C’était l’une des œuvres maîtresses de Meissonier, sans doute la plus importante par sa taille, 1,35 mètres de haut sur 2,42 de large, mais néanmoins caractéristique de son style précis décrit comme « microscopique » par les critiques élogieux comme par ses adversaires, dont Émile Zola.
Le peintre y reproduisait, avec une richesse de détails et une exactitude minutieuse qui lui coûtèrent treize ans de travail, l’expression de ces solides guerriers, la puissance de leurs chevaux et la beauté des uniformes et des armes. Bien des années plus tard Philippe retrouve ce tableau au Metropolitan Museum de New York, au hasard de ses visites, et il est impressionné par ses dimensions et ses couleurs que l’ouvrage monochrome de son enfance ne lui avait pas révélées. Cette rencontre fortuite avec ces deux pages ancrées dans ses souvenirs lui permet aussi de découvrir que, très curieusement, tous les cavaliers représentés, sauf bien sûr l’Empereur et son état-major, ont le même visage, dans des expressions différentes néanmoins. Il apprendra par la suite que c’était une pratique assez courante des peintres de cette époque cherchant à gagner du temps pour l’exécution d’une commande en travaillant avec un seul modèle. Il doit admettre aussi que l’œuvre manque d’inspiration créative mais a la qualité d’une parfaite exécution, une beauté « artisanale », comparable à celle des miniatures indiennes, et aussi la valeur d’un authentique témoignage historique.
L’autre, qu’il rencontre au Musée d’Orsay, illustre une scène de la campagne de France, où l’Empereur, l’expression ténébreuse sur son cheval gris, passe au milieu de ses troupes sur un chemin enneigé et sous un ciel aussi sombre que sa destinée. Une page nostalgique de l’histoire de notre pays, une leçon pour apprendre que la vie réserve bien des déconvenues , même aux personnages les plus brillants, ces derniers ayant toutefois l’avantage de pouvoir trouver la force de faire face dignement à l’adversité. Une vision stoïcienne qui rejoint les enseignements de son père lequel aimait dire les vers d’Alfred de Vigny : « gémir, pleurer, prier, est également lâche. Fais énergiquement ta longue et lourde tâche dans la voie où le sort a voulu t’appeler, puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »
Meissonier, aujourd’hui relégué au rang des peintres de second ordre ou dénigré pour avoir été donné en exemple par les détracteurs de la peinture impressionniste, celle des « refusés », quand il était lui admis au premier rang des modèles d’un style exagérément académique, rejoint pour Philippe les victimes trop nombreuses des conflits idéologiques ou intellectuels alors qu’il peut prétendre, au même titre que ses rivaux, à la reconnaissance du public amateur d’art. Il a en particulier le mérite d’avoir, avant les autres, mis à profit la photographie stroboscopique pour reproduire plus fidèlement le déplacement des membres des chevaux. Car c’est en 1878 que cette révolution éclate : son contemporain, Edweard Muybridge, fait sensation en présentant des séries de photographies décomposant les allures d’un cheval prises à l’aide d’une batterie de vingt-quatre chambres noires ! Accessoirement son invention lui permet aussi, mais cette fois pour un public plus confidentiel, de faire admirer les évolutions d'une belle à moitié nue. Meissonier, peintre plus militaire que romantique, fut sans aucun doute plus directement intéressé par la première application de cette découverte qui annonce l’autre révolution , celle des frères Lumière, le cinematographe (1895).
Ses premières représentations des allures et en particulier celles du galop, antérieures aux révélations apportées par cette technique, s’avérèrent fausses, comme celles de tous ses confrères, depuis les peintures rupestres. La radiographie de ses œuvres tardives révèle des repeints, des corrections qu’il effectua pour rétablir la réalité des positions des membres. Philippe apprécie cette rigueur associée à la valeur de l’expression artistique.
Moins sensible à cet art qui préfigure ou initialise celui de la photographie, Emile Zola fustige ce peintre et ses tableaux présentés à l’Exposition universelle, avec toute la verve et l’esprit de son style littéraire :
« Le livret m’apprend que M. Meissonier a été l’élève de M. Léon Cogniet - ce dont on ne se douterait guère – qu’il est membre de l’Institut, officier de la Légion d’honneur, et qu’il a déjà obtenu quatre médailles, sans compter les deux grandes médailles d’honneur qui lui ont été décernées aux Expositions universelles de 1855 et de 1867. Voilà un homme heureux, un grand artiste dont les petites œuvres sont dignement récompensées. De plus, il paraît que ce peintre vend horriblement cher le millimètre carré de toile. Riche, admiré, aimé de la cour et de la ville, des imbéciles et des gens d’esprit, M. Meissonier doit avoir beaucoup de talent.
Le malheur est que je suis un pauvre hère, aveugle et inintelligent sans doute, qui ne saisit pas bien dans toute sa large étendue le talent de M. Meissonier. Qu’il joue joliment de son petit flageolet, cela n’est pas discutable, mais le succès qu’il obtient, les honneurs dont on l’accable, me font toujours chercher en lui un homme que je ne trouve pas.
Je suis allé très dévotement me promener devant les quatorze tableaux qu’il a à l’Exposition universelle. Il y avait là beaucoup de foule, et j’ai eu grand-peine à faire mes dévotions. Je me suis frappé la poitrine, j’ai supplié le ciel de me donner la foi. Un succès a toujours sa raison d’être. Par quel miracle se faisait-il que je restais parfaitement froid, lorsque la foule enthousiaste me serrait à m’écraser, en s’exclamant, en énumérant à voix basse, avec un étonnement religieux, le prix fabuleux de chacun de ces bouts de toile ?…Cependant, à côté de moi, deux amateurs, la loupe à la main, regardaient une des figurines. L’un d’eux s’écria brusquement : « L’oreille y est toute entière. Regardez donc l’oreille. L’oreille est impayable ! » L’autre amateur regarda l’oreille qui, à l’œil nu, paraissait un peu plus grosse qu’une tête d’épingle, et, quant il eut bien constaté que l’oreille existait dans son intégralité, ce furent des exclamations sans fin d’admiration et d’enthousiasme. Puis les deux amateurs étudièrent les autres morceaux de la figurine et déclarèrent ne jamais avoir rien vu de plus délicat, de plus vif, de plus fin, de plus spirituel, de plus fini, de plus ferme, de plus précis, de plus parfait.
Pendant que ces deux messieurs, qui avaient fait leurs classes et qui protégeaient sans doute les arts, s’exclamaient à ma droite, un couple bourgeois, une grosse dame et un gros monsieur, sentant encore la cannelle et la mélasse qu’ils avaient vendues pendant trente ans, se tenaient à ma gauche, muets de contentement. Enfin ils comprenaient la peinture. Après avoir regardé quelques centaines de tableaux qu’ils avaient trouvés fort laids, sans oser le dire tout haut, ils rencontraient des images qui leur convenaient. La grosse dame murmurait : « Seigneur ; que c’est joli, que c’est joli ! » Et le gros monsieur répondait : « Oh ! oui, c’est joli, c’est bien joli ! »
Alors le voile se déchira. Je compris tout d’un coup le talent, l’immense talent de M. Meissonier. L’admiration des amateurs et du couple bourgeois venait enfin de me faire juger sainement ce peintre qui a le don rare de plaire à tous, même - surtout, allais-je dire – à ceux qui n’aiment pas la peinture. »
Parmi tous les créateurs pour lesquels il éprouve une admiration particulière, Ernest Meissonier (1815-1891), un artiste connu surtout pour ses illustrations de la Comédie humaine, oublié aujourd’hui mais adulé sous le second empire, établit à son avis le lien le plus parfait entre son amour du cheval et celle de l’expression picturale. Deux de ses tableaux ont mieux que d’autres frappé son imagination.
Le premier, il l’avait découvert dès son enfance dans un album retraçant les campagnes napoléoniennes. C’était un vieux livre, un prix de fin d’année scolaire gagné par son père. Avec son frère, le soir, sur leur lit, ils l’ouvraient avec gourmandise pour découvrir le spectacle des grandes batailles illustrées par différents maîtres du XIXe siècle, mais au centre, une double page reproduisant en noir et blanc une scène de Friedland (1807), le salut à l’Empereur d’un régiment de cuirassiers, sabre au clair, partant pour une charge au galop, méritait plus que les autres leur attention et leurs commentaires admiratifs. C’était l’une des œuvres maîtresses de Meissonier, sans doute la plus importante par sa taille, 1,35 mètres de haut sur 2,42 de large, mais néanmoins caractéristique de son style précis décrit comme « microscopique » par les critiques élogieux comme par ses adversaires, dont Émile Zola.
Le peintre y reproduisait, avec une richesse de détails et une exactitude minutieuse qui lui coûtèrent treize ans de travail, l’expression de ces solides guerriers, la puissance de leurs chevaux et la beauté des uniformes et des armes. Bien des années plus tard Philippe retrouve ce tableau au Metropolitan Museum de New York, au hasard de ses visites, et il est impressionné par ses dimensions et ses couleurs que l’ouvrage monochrome de son enfance ne lui avait pas révélées. Cette rencontre fortuite avec ces deux pages ancrées dans ses souvenirs lui permet aussi de découvrir que, très curieusement, tous les cavaliers représentés, sauf bien sûr l’Empereur et son état-major, ont le même visage, dans des expressions différentes néanmoins. Il apprendra par la suite que c’était une pratique assez courante des peintres de cette époque cherchant à gagner du temps pour l’exécution d’une commande en travaillant avec un seul modèle. Il doit admettre aussi que l’œuvre manque d’inspiration créative mais a la qualité d’une parfaite exécution, une beauté « artisanale », comparable à celle des miniatures indiennes, et aussi la valeur d’un authentique témoignage historique.
L’autre, qu’il rencontre au Musée d’Orsay, illustre une scène de la campagne de France, où l’Empereur, l’expression ténébreuse sur son cheval gris, passe au milieu de ses troupes sur un chemin enneigé et sous un ciel aussi sombre que sa destinée. Une page nostalgique de l’histoire de notre pays, une leçon pour apprendre que la vie réserve bien des déconvenues , même aux personnages les plus brillants, ces derniers ayant toutefois l’avantage de pouvoir trouver la force de faire face dignement à l’adversité. Une vision stoïcienne qui rejoint les enseignements de son père lequel aimait dire les vers d’Alfred de Vigny : « gémir, pleurer, prier, est également lâche. Fais énergiquement ta longue et lourde tâche dans la voie où le sort a voulu t’appeler, puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »
Meissonier, aujourd’hui relégué au rang des peintres de second ordre ou dénigré pour avoir été donné en exemple par les détracteurs de la peinture impressionniste, celle des « refusés », quand il était lui admis au premier rang des modèles d’un style exagérément académique, rejoint pour Philippe les victimes trop nombreuses des conflits idéologiques ou intellectuels alors qu’il peut prétendre, au même titre que ses rivaux, à la reconnaissance du public amateur d’art. Il a en particulier le mérite d’avoir, avant les autres, mis à profit la photographie stroboscopique pour reproduire plus fidèlement le déplacement des membres des chevaux. Car c’est en 1878 que cette révolution éclate : son contemporain, Edweard Muybridge, fait sensation en présentant des séries de photographies décomposant les allures d’un cheval prises à l’aide d’une batterie de vingt-quatre chambres noires ! Accessoirement son invention lui permet aussi, mais cette fois pour un public plus confidentiel, de faire admirer les évolutions d'une belle à moitié nue. Meissonier, peintre plus militaire que romantique, fut sans aucun doute plus directement intéressé par la première application de cette découverte qui annonce l’autre révolution , celle des frères Lumière, le cinematographe (1895).
Ses premières représentations des allures et en particulier celles du galop, antérieures aux révélations apportées par cette technique, s’avérèrent fausses, comme celles de tous ses confrères, depuis les peintures rupestres. La radiographie de ses œuvres tardives révèle des repeints, des corrections qu’il effectua pour rétablir la réalité des positions des membres. Philippe apprécie cette rigueur associée à la valeur de l’expression artistique.
Moins sensible à cet art qui préfigure ou initialise celui de la photographie, Emile Zola fustige ce peintre et ses tableaux présentés à l’Exposition universelle, avec toute la verve et l’esprit de son style littéraire :
« Le livret m’apprend que M. Meissonier a été l’élève de M. Léon Cogniet - ce dont on ne se douterait guère – qu’il est membre de l’Institut, officier de la Légion d’honneur, et qu’il a déjà obtenu quatre médailles, sans compter les deux grandes médailles d’honneur qui lui ont été décernées aux Expositions universelles de 1855 et de 1867. Voilà un homme heureux, un grand artiste dont les petites œuvres sont dignement récompensées. De plus, il paraît que ce peintre vend horriblement cher le millimètre carré de toile. Riche, admiré, aimé de la cour et de la ville, des imbéciles et des gens d’esprit, M. Meissonier doit avoir beaucoup de talent.
Le malheur est que je suis un pauvre hère, aveugle et inintelligent sans doute, qui ne saisit pas bien dans toute sa large étendue le talent de M. Meissonier. Qu’il joue joliment de son petit flageolet, cela n’est pas discutable, mais le succès qu’il obtient, les honneurs dont on l’accable, me font toujours chercher en lui un homme que je ne trouve pas.
Je suis allé très dévotement me promener devant les quatorze tableaux qu’il a à l’Exposition universelle. Il y avait là beaucoup de foule, et j’ai eu grand-peine à faire mes dévotions. Je me suis frappé la poitrine, j’ai supplié le ciel de me donner la foi. Un succès a toujours sa raison d’être. Par quel miracle se faisait-il que je restais parfaitement froid, lorsque la foule enthousiaste me serrait à m’écraser, en s’exclamant, en énumérant à voix basse, avec un étonnement religieux, le prix fabuleux de chacun de ces bouts de toile ?…Cependant, à côté de moi, deux amateurs, la loupe à la main, regardaient une des figurines. L’un d’eux s’écria brusquement : « L’oreille y est toute entière. Regardez donc l’oreille. L’oreille est impayable ! » L’autre amateur regarda l’oreille qui, à l’œil nu, paraissait un peu plus grosse qu’une tête d’épingle, et, quant il eut bien constaté que l’oreille existait dans son intégralité, ce furent des exclamations sans fin d’admiration et d’enthousiasme. Puis les deux amateurs étudièrent les autres morceaux de la figurine et déclarèrent ne jamais avoir rien vu de plus délicat, de plus vif, de plus fin, de plus spirituel, de plus fini, de plus ferme, de plus précis, de plus parfait.
Pendant que ces deux messieurs, qui avaient fait leurs classes et qui protégeaient sans doute les arts, s’exclamaient à ma droite, un couple bourgeois, une grosse dame et un gros monsieur, sentant encore la cannelle et la mélasse qu’ils avaient vendues pendant trente ans, se tenaient à ma gauche, muets de contentement. Enfin ils comprenaient la peinture. Après avoir regardé quelques centaines de tableaux qu’ils avaient trouvés fort laids, sans oser le dire tout haut, ils rencontraient des images qui leur convenaient. La grosse dame murmurait : « Seigneur ; que c’est joli, que c’est joli ! » Et le gros monsieur répondait : « Oh ! oui, c’est joli, c’est bien joli ! »
Alors le voile se déchira. Je compris tout d’un coup le talent, l’immense talent de M. Meissonier. L’admiration des amateurs et du couple bourgeois venait enfin de me faire juger sainement ce peintre qui a le don rare de plaire à tous, même - surtout, allais-je dire – à ceux qui n’aiment pas la peinture. »

